LES BEAUX JOURS ARRIVÈRENT…
Les beaux jours arrivèrent.
Les sœurs ressortaient au jardin et restaient en admiration devant l’éclatement des bourgeons et l’épanouissement des fleurs. C’est là qu’elles passaient tout leur temps libre, marchant, puis s’arrêtant devant chaque plante.
Chose surprenante, je ne supportais plus très bien la chaleur. Était-ce parce que j’avais continuellement mal au foie ? Je mangeais très peu, les repas étant invariablement composés de féculents fort indigestes (haricots, lentilles, soupe au chou). Je prenais des pommes de terre à l’eau midi et soir, puisqu’on en servait trois cent soixante-cinq jours par an. À quatre heures, j’allais au réfectoire couper une grosse tranche de pain sec, et cela malgré mère Anne qui n’était pas d’accord. Elle ne voulait pas que je me serve seule. Les sœurs qui me voyaient faire acceptaient cette entorse à la règle sans aucune remarque.
Je fuyais la chaleur et demeurais, comme l’exigeait mon état de postulante, au noviciat avec mère Anne. Je lisais pendant qu’elle raccommodait les pulls que les sœurs venaient de quitter. Elle refaisait les poignets usés et renforçait les dessous de bras. De temps à autre, je lui lisais un passage et proposais une discussion. Je continuais aussi à recopier des chants pour les sœurs. Parfois, je posais à mère Anne des questions sur le monastère et sur nos compagnes, et je commençais à savoir beaucoup de choses sur le passé de chacune d’elles. Elle me parlait aussi des bienfaiteurs, les désignant par leur nom, énumérant les dons qu’ils faisaient au monastère. Toutefois, elle ne m’indiquait que les dons en nature, les autres restant secrets. Lorsqu’elle mentionnait l’une ou l’autre sœur, je donnais parfois mon avis : ainsi, je trouvais inadmissible que sœur Saint-Jean-Baptiste ne puisse s’empêcher de couper la parole aux autres, je trouvais anormal le fait que l’abbesse ne consente pas à envoyer Marie-Véronique-de-la-Croix – qui souffrait le martyre au moment de ses règles – chez un gynécologue ; et encore : pourquoi sœur Saint-François s’esquivait-elle systématiquement au moment de la lessive ou des travaux communautaires ? Et pourquoi Dominique restait-elle des jours entiers dans sa cellule ? Et surtout, pourquoi notre abbesse ne réussissait-elle pas à dissimuler sa gourmandise, car la plus belle part de gâteau, la plus grosse barre de chocolat étaient toujours pour elle ?
Parfois, je regrettais ces questions qui n’étaient pas toujours charitables, mais je voulais savoir le plus de choses possible sur ce monde qui restait encore mystérieux à bien des égards.
Le plus souvent, mère Anne répondait, mais lorsque mes questions concernaient l’abbesse, elle m’opposait un mutisme absolu.
Les sœurs, elles, pendant la récréation du dimanche, évoquaient ma prise d’habit. Elles paraissaient toutes très heureuses de voir bientôt un voile blanc[6] sur ma tête.
À mesure que le moment approchait, je prenais davantage conscience de mon choix. Plus je réfléchissais, plus j’étais sûre de vouloir devenir religieuse. J’aimais prier, et les heures passées à la chapelle me remplissaient de joie. Je ne m’autorisais aucun laisser-aller, donnant de l’importance à chacun de mes gestes. Imperceptiblement, mon attitude envers mes sœurs se modifia : je leur parlais moins, ignorant ce qu’elles faisaient et ne désirant pas le savoir. Ce comportement était en accord avec le désir de mes supérieures, qui trouvaient que je progressais en sagesse. Dans cette optique, j’avais même renoncé à mes entretiens avec Marie. J’avais décidé que mère Anne devait me suffire, qu’il ne fallait pas que je me disperse. C’est pourquoi je participais toujours à la cuisson et à la découpe du pain d’autel, à la lessive et au repassage, mais je n’aidais plus les sœurs individuellement. L’abbesse estimait que si je consentais à renoncer tout à fait à mon « bien-être » et à changer de style vestimentaire (mais l’habit monacal s’en chargerait), je serais une religieuse accomplie.
Je lisais beaucoup, mais les vies des saints ne me satisfaisaient pas, et j’espérais toujours réussir à obtenir les cours d’initiation à la théologie que je réclamais depuis tant de mois. Heureusement, il y avait la Bible. Parfois, mère Anne et moi en commentions un passage. Nous n’étions pas toujours d’accord, et la conversation pouvait durer des demi-journées entières. Nous nous enflammions alors, chacune essayant de convaincre l’autre. C’étaient là des moments privilégiés.
En revanche, j’avais eu la permission d’assister à la récréation quotidienne d’une demi-heure. Ma place désignée était à côté de Marie-Véronique-de-la-Croix. Chacune de nous accomplissait un travail manuel : raccommodage des effets personnels (culottes, chaussettes, etc.) ou broderie. Marie-Véronique-de-la-Croix brodait et me faisait constamment admirer l’évolution de son ouvrage. Je supportais aussi mal son manque d’humilité que sa forte odeur de transpiration. De plus, elle toussait sans cesse et faisait de grands gestes désordonnés. Une autre sœur – Dominique – m’indisposait davantage encore pendant ces récréations. Comme par plaisir, elle multipliait les remarques sur mon compte : ainsi, une fois novice, je regretterais mon jean… il faudrait aussi que je modère mon affection pour Marie… Je méritais des fessées pour refuser de manger les dons des commerçants comme les yaourts ou les fruits trop abîmés…
Ses réflexions étaient accueillies par de grands « Oh ! » de la part des sœurs. Mais elles n’osaient pas la contrarier, car toutes redoutaient ses réactions brusques. Seule mère Anne lui répondait, affirmant qu’avant mes vœux définitifs j’aurais bien le temps de changer. Cela mettait en général un terme à la discussion, car Dominique craignait mère Anne. Celle-ci me rappelait de ne pas prêter attention aux propos malveillants de Dominique, qui était jalouse de la liberté dont je jouissais en tant que nouvelle venue.
Lorsque la mère proposait la lecture d’un article de journal, les sœurs voulaient toujours que ce soit moi qui le lise. Docilement je me levais, et, debout entre les mères, je lisais. Toutes me complimentaient sur ma bonne tenue et ma résistance physique, ajoutant que l’habit m’irait bien, puisque j’étais mince et assez grande. Je pouvais comprendre leur joie : elfes n’avaient plus vu de voile blanc dans la communauté depuis dix-huit ans.
C’est à cette période que je me mis à beaucoup maigrir. L’abbesse, qui l’avait remarqué, m’avait donné trois boîtes d’ampoules de vitamines. Elles restèrent sans effet.